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Les alguiers, collections d'herbiers marins (en breton)

Les herbiers sont des collections de plantes séchées réalisées en Europe depuis le XVIe siècle. À l'origine recueils de plantes illustrés, les herbiers ont, au cours de l'Histoire pris progressivement leur forme actuelle et sont devenus des objets botaniques, et même zoologiques ! Mais en plus du savoir naturaliste qu'ils renferment, les herbiers sont également porteurs de savoirs philosophiques (concernant l'élaboration de la classification du vivant à travers l'histoire), historiques, techniques et sociaux.

Histoire des herbiers

Des planches illustrées aux plantes séchées

Avant d'être des collections de plantes sèches, les herbiers ont été par le passé des recueils d'illustrations de plantes, principalement médicinales. Il s'agissait donc d'ouvrages médicaux qui devaient servir à reconnaître et utiliser les plantes utiles pour fabriquer et appliquer des remèdes. Le plus ancien de ces recueils pharmacologiques est attribué au médecin grec Cratevas qui vécut au Ier siècle avant J.-C. Son ouvrage, appelé Rizotomikon réunit des illustrations de plantes médicinales rangées selon l'ordre alphabétique et accompagnées de leurs nombreux synonymes, leur description et leurs usages médicaux. Ce travail va servir de modèle pour d'autres auteurs comme le médecin Dioscoride, qui vécut au Ier siècle après J.-C. Celui-ci, dans son livre La Matière Médicale (Materia Medica) présente non seulement des plantes mais également des animaux et minéraux à usage médicinal. Des auteurs postérieurs du Moyen-Âge se serviront de cet ouvrage qui sera copié, commenté, illustré et utilisé comme référence par les médecins, aussi bien en Europe que dans les civilisations arabo-musulmanes.

Cependant l'activité de compilation d'informations liées aux plantes et à leur illustration n'est pas sans poser de problèmes. En effet le plus souvent c'est la partie utile du végétal qui est mise en évidence, et l'activité de copie tend, au fil des exemplaires à déformer l'illustration de départ. D'autre part les plantes sont le plus souvent classées par ordre alphabétique et la présence de leurs synonymes peut rendre difficile la recherche. Des améliorations se développent durant la période de la Renaissance, à partir des XVe et XVIe siècles.

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Nouvel Herbier
Leonhart Fuchs
source : gallica.bnf.fr

Durant cette période, l'illustration s'éloigne progressivement de la copie et s'oriente vers l'observation directe. Peintres et graveurs remplacent alors les herboristes dans la représentation des plantes. Les illustrations deviennent alors plus réalistes, en même temps qu'apparaissent, au XVIe e siècle les premiers herbiers de spécimen. Ces nouvelles formes de collection végétale portent le nom de « hortus siccus » ou « jardin sec ». Elles renferment, en effet, des plantes séchées parfois cousues au papier. Les premiers herbiers de ce type dateraient du milieu du XVIe siècle et sont attribués à plusieurs personnages tels Luca Gini, Gerharbo Cibo ou encore Jean Falconer. Du côté des herbiers illustrés, si les plantes sont toujours classées selon l'ordre alphabétique de leurs noms, on retrouve dans ces œuvres une ébauche de terminologie et de classification, ainsi que la volonté de montrer différents aspects du végétal. Ainsi le Nouvel Herbier de Leonhart Fuchs, paru en 1543 en latin, fait apparaître plusieurs phases tels que les fruits, fleurs et différentes feuilles sur la même plante. C'est également à cette époque que des questionnements se posent sur la constitution d'une science des plantes détachée de la médecine. C'est dans cette idée que Charles de l'Ecluse, auteur d'un volumineux Rariorum plantarum historia, publié en 1601 et contenant près de 1000 planches gravées, réalise un « hortus botanicus » ou « jardin botanique » dans sa ville de Leyde où il fait pousser des plantes sans utilité médicale, entendant par là développer une étude des plantes pour elles-mêmes.

Le XVIIe siècle voit également se développer les « Florilèges », des herbiers ne contenant que des plantes ornementales. Le plus célèbre d'entre eux est l'Hortus Eystettensis, paru en 1631 et réalisé par l'apothicaire Basilius Besler à la demande du prince-évêque de Willibaldsbourg. Plus de 1000 planches présentant les plantes du jardin du commanditaire sont réparties en 4 volumes, reprenant les 4 saisons. C'est le dernier témoin du jardin, détruit pendant la Guerre de Trente Ans.

Au cours du XVIIIe siècle, les herbiers prennent un essor considérable avec les explorations et les voyages naturalistes, qui viennent enrichir le nombre d'espèce connues. L'accumulation des collections dans les jardins botaniques, comme le Jardin du Roi à Paris, qui deviendra le Muséum d'histoire naturelle, constitue elle-même un « herbier ». Ainsi aujourd'hui, « l'herbier national » désigne l'ensemble des collections entreposées au Muséum et réalisées par plusieurs auteurs depuis les XVIIe et XVIIIe siècles.

 

De curieux herbiers : à plumes et à écailles

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Herbier de poisson de Commerson - 1780 - Balistes - Rhinecantus - ©MNHN - Agnès Iatzoura

Aux XVIIe et XIXe siècles se développent des collections nouvelles. Elles ne renferment non pas des plantes mais des oiseaux ou des poissons « mis en herbiers » ! Moins connus que les herbiers traditionnels, leur constitution suit pourtant la même technique d'élaboration : tout comme les plantes, les oiseaux et poissons sont mis à sécher sous presse avant d'être rangés entre deux feuilles. Une telle pratique pose cependant question quant à son utilité vis à vis de la taxidermie traditionnelle. La réponse se trouve dans l'utilisation et le public auquel se destinent de telles collections : au contraire des animaux naturalisés de manière traditionnelle qui sont destinés à être exposés au grand public, celui des cabinets de curiosité et plus tard des musées, l'animal « mis en herbier » est destiné à l'étude et est donc restreint au savant et à son réseau. Parmi les herbiers de ce type peuvent être cités la collection d'oiseaux de Mouton Fontenille de la Clotte et celle de Richard M. Barrington, réalisées respectivement au début et à la fin du XIXe siècle, ainsi que les herbiers de poissons de Philibert de Commerson et Pierre de Sonnerat, réalisées à la fin du XVIIIe siècle.

 

 

Les alguiers

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Algues marines du Finistère. Premier volume. Fucoçidées
Frères Crouan
Bibliothèque Municipale de Brest, MS 195

À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du siècle suivant se développe un intérêt pour l'étude des algues. Un des premiers alguiers est celui du breton Christophe Paul, Sire de Robien, qui publie également une Histoire ancienne et naturelle de la Province de Bretagne en 1756, laquelle contient des planches d'algues. Il est suivi au siècle suivant par des botanistes tels que Lamouroux, qui propose en 1813 un système de classification des algues, appelées alors « thalassiophytes », autrement dit « plantes de la mer », ou encore De Candolle, Du Dresnay ou Bory de Saint-Vincent. Ceux-ci participent d'ailleurs au projet d'inventaire de la flore algale française initié au début du XIXe siècle. Ils sont également auteurs d'herbiers d'algues dont certains sont conséquents, comme les Algues marines du Finistère des frères Crouan, deux pharmaciens brestois. Leur herbier, publié en 1852 en 3 volumes réunit 400 échantillons.

À côté de ces formes traditionnelles peut être cité le travail d'Anna Atkins. D'abord illustratrice de mollusques, elle réalise 400 impressions suivant la technique du cyanotype, de plusieurs espèces d'algues. Ces « Cyanotype Impressions », publiées en 1853 devaient illustrer le Manual of British Algae du naturaliste William H. Harvey. Plus proche de nous peut être cité l'herbier Vickers, réalisé entre 1889 et 1901 par Nathalie Karsakoff et Anna Vickers, algologues de Roscoff. Leurs échantillons furent rachetés par le botaniste belge Jean Chalon qui les utilisa pour publier des Listes d'algues de Roscoff entre 1904 et 1909, avant de les déposer à la Station biologique de Roscoff.

 

 

 

 

 

Des objets techniques : conservation et données d'étiquette

Les herbiers de spécimen continuent de se développer au cours du XVIIIe siècle, en même temps que se construisent des systèmes de classification. L'objet herbier devient de plus en plus un objet botanique, où la matérialité de la plante conservée l'emporte sur sa représentation figurée. Ainsi la présence « physique » du végétal a valeur de preuve quasi irréfutable de l'existence d'une espèce, et par extension, de l'efficacité d'un système de classification utilisé. L'herbier devient alors un outil indispensable à l'étude des plantes, ainsi que le dira le naturaliste Linné : « un herbier l'emporte sur toutes sortes de figures ; il est nécessaire que tout botaniste en fasse un ». De plus l'échantillon mis en herbier permet de travailler directement sur la plante conservée. Cela implique donc de disposer d'un spécimen en bon état et préservé des éventuelles dégradations. Ainsi après l'étape importante du séchage, survient l'étape de « l'empoisonnement » de l'herbier, consistant à badigeonner les plantes d'une substance préservatrice. Il s'agit souvent d'une solution d'alcool mélangée à du « sublimé corrosif », autrement dit du bichlorure de mercure, voir à de l'arsenic. Si aujourd'hui ces méthodes ne sont plus utilisées du fait de leur haute toxicité, la manipulation de certains herbiers historiques reste toutefois dangereuse. Le même procédé de conservation est utilisé pour les herbiers d'animaux, même s'il ne semble pas y avoir d'empoisonnement de l'échantillon.

L'information qui accompagne les spécimens se formalise également : les noms synonymes laissent place au nom latin et les données systématiques remplacent les propriétés médicinales. Le savoir qui accompagne l'échantillon se réduit alors à la classification et au lieu de sa récolte, et est résumé sur l'étiquette. Ce support permet alors de retracer l'étendue des récoltes botaniques et parfois même de suivre des populations végétales selon les lieux où elles ont été ramassées pour constituer l'herbier. Les « données d'étiquettes » permettent également de mettre en évidence l'évolution des noms et des systèmes de classification des plantes conservées.

 

Savants et amateurs

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Océan : [Herbier d'algues], 1800
Bibliothèque Municipale de Brest, MS 198

Lamarck disait « on devient botaniste en récoltant et en faisant soi-même un herbier ». La facilité relative de collecte et du séchage des plantes popularise la réalisation des herbiers et la botanique au sens large, notamment au XIXe siècle où elle est qualifiée de « science aimable ». Une diversité d'acteurs, académiques ou non, herborise et constitue des collections. Déjà au siècle précédent, Linné, dans sa « Philosophie botanique », avait tenté d'établir une typologie de ces acteurs, selon leur degré de connaissance ou leur contact avec la botanique. Il distinguait alors les botanistes, définis comme ceux qui connaissent les principes de la botanique, et les « botanophiles », catégorie qui regroupait des acteurs ayant étudié la botanique à des fins utiles ou en la combinant à d'autres disciplines (on y trouve par exemple les médecins et jardiniers). Chacune de ces catégories est à son tour subdivisée en sous-groupes spécialisés. Pour Linné, la tâche de nommer une plante incombe seulement au botaniste-méthodiste-systématique-orthodoxe.

Si cette typologie semble aussi exclusive que rigide, elle permet toutefois d'avoir un aperçu des pratiques et des acteurs botaniques, et donc des possibles relations entre « amateurs » et « professionnels ». On peut retrouver cette diversité en étudiant la provenance des herbiers et leur contexte de réalisation, en identifiant les auteurs-collecteurs ainsi que leur réseau, ou encore la finalité de l'herbier lui-même (dans quel but a-t-il été réalisé). Ainsi on peut avoir à faire à une collection constituée dans un but strictement scientifique, pour par exemple établir un inventaire d'espèces d'une région donnée, ou un herbier réalisé à des fins pédagogiques, par des élèves ou étudiants, ou d'agrément (en guise de souvenir ou à des fins esthétiques ou poétiques).

Un échantillon de cette diversité peut être représenté à travers les herbiers du fond patrimonial de la médiathèque F.-M.- Les Capucins de Brest.

 

 

Les herbiers de la médiathèque F. M. - Les Capucins

La médiathèque F.-M.- Les Capucins de Brest conserve dans son fonds patrimonial une douzaine d'herbiers d'algues, dont la période de réalisation couvre le XIXe siècle. Si certains sont difficilement datables précisément, l'ensemble des ouvrages provient d'auteurs assez différents et livre des contenus variés, allant de la simple collection végétale effectuée sur une région donnée, à de véritables manuels ou encore des compositions artistiques. Voici quelques exemples de ce patrimoine :

Agathe De Gourcuff, Collection de plantes marines recueillies sur les bords de l'Odet, 1838

Frères Crouan, Algues marines du Finistère, 1852

Plantes marines : souvenir de Bretagne, 1866

Algues de l'océan : côtes de Bretagne, 1800

Océan : [herbier d' algues], 1800


textes : Guillaume Salah-Thomas